L'une
des clés principales de l’oeuvre de Gérard de Nerval est
une femme, Jenny Colon (Aurélia), une modeste actrice mariée
deux fois, et l’amante d’un banquier hollandais. Nerval, pris d’un amour
fou envers cette femme, la place au centre de ses écrits en la
transposant en mythe.
Nerval rencontre Jenny
Colon en 1833, mais leur liaison est pour Nerval une source de frustration
et de souffrance, que le poète essaie de compenser par de nombreux
voyages (Allemagne, Italie et Moyen-Orient) jusqu’en 1841, date de sa
première crise de démence qui annonce la maladie mentale
qui ne le lâchera plus. De nouvelles crises interviendront en
1849 et 1852. Il rédige le manuscrit définitif d’Aurélia en 1854, qui est publié un an plus tard. Nerval connaît
alors une vie des plus misérables. On le retrouve un jour pendu
à une grille, rue Vieille Lanterne, près du Châtelet
à Paris.
L’Orient constitue une
première étape dans le parcours thérapeutique et
littéraire de Nerval (Voyage en Orient, 1851). Le mythe
féminin que construit Nerval est incarné par un autre
mythe, à moitié réel, celui de la divinité égyptienne Isis, qui symbolise la vierge éternelle, l’être
à aimer au-delà du doute. Dans Sylvie (1853) et Les filles du feu (1854), est révélé l’extrême
fragilité du rêve d’amour, contrôlé et menacé
par la marche du temps. C’est pourquoi le poète préfère
s’attacher à des illusions, car la réalité, qui
est destructrice, n’est pas à la hauteur du rêve. Aurélia,
qui représente "la divinité de ses rêves",
est un vaste poème onirique où Nerval considère
sa vie comme une quête du paradis perdu.
L’écriture, vue
comme une tentative de guérison, est une fusion du rêve
et de la réalité, car pour Nerval, contrôler et
maîtriser son imagination signifie retrouver l’unité de
son être. Le rêve, pour Nerval,
représente la possibilité d’unifier le passé au
présent, pour finalement donner plus de profondeur au présent.
Incarner un héros du passé, c’est donner de la substance
au temps. Le souvenir, comme chez Proust,
est le catalyseur principal du rêve et de la reconstitution du
moi entier, partagé entre celui d’autrefois et celui d’aujourd’hui.
Le narrateur réunit les fragments du moi dissocié, de
la personne partagée, et ainsi le souvenir efface la dissemblance
entre rêve et réalité. Par ailleurs, si le souvenir
permet de prendre possession du temps, le voyage permet l’appropriation
de l’espace. Rêve, souvenir,
voyage : trois aspects d’une expérience qui tente de superposer
les lieux et les époques, l’histoire d’un homme (Nerval) et celle
de l’humanité. En mêlant rêve et réalité,
l’écriture réalise "un épanchement du songe
dans la vie réelle."
Gérard de Nerval,
par sa recherche entre rêve et réalité, précède
Baudelaire et Mallarmé, puis les surréalistes. Il annonce
de nombreuses explorations futures, notamment celle de l’inconscient
par la psychanalyse, qui considère le moi comme formé
par les abîmes de la réminiscence et du souvenir. La contribution
de Nerval à la littérature moderne est immense, il introduit
le moi psychique et inquiétant dans le monde rationnel de la
littérature construite.