Ce volume de LVDV traite brièvement d'une ambiguïté peu commentée
en grammatologie : la subtile frontière entre le substantif déverbal
et le verbe dénominatif, appelé aussi désubstantival.
Le
déverbal est un substantif dénotant généralement
le produit d'une action et il est composé à partir
du radical d'un verbe : ainsi, cumul est le déverbal
de cumuler; livraison est celui de livrer. Ces
deux exemples montrent que les déverbaux sont formés
soit par dérivation (ou suffixe zéro), c'est le
cas du premier; soit par affixation, comme pour le second exemple,
doté du suffixe -aison. La procédure qui consiste à ajouter un suffixe au radical d'un verbe (ou d'un adjectif) est la nominalisation. Il existe de nombreux suffixes
signalant les déverbaux : -ment (maniement);
-age (lavage); -ure (fermeture);
-ette (cueillette); -ion (traduction) etc.
Les
dénominatifs ont a déjà été évoqués
dans un volume précédent consacré aux chants
de l'avifaune (cf. LVDV Vol.10).
Ces verbes procèdent quant à eux de manière opposée aux
déverbaux puisqu'ils
tirent
leur
origine
dans
des substantifs ou des locutions.
Ainsi, meubler est le dénominatif de meuble; habiller, de
habit; imager, de image; obliquer, de oblique; s'attabler, de table
etc.
L'idée générale véhiculée
par le dénominatif relève de ce que Benveniste
nomme le verbe délocutif, par lequel le dérivé exprime
l'action de faire + quelque chose, substantif ou adjectif, comme
pour le verbe éclaircir (rendre clair,
faire la clarté). Benveniste cite l'exemple (controversé depuis)
de salutare,
dérivé de salus,
santé. Dans ce cas, dire bonjour revient finalement à dire
: comment vas-tu ?
S'agissant
de la frontière ténue entre déverbal et dénominatif évoquée plus
haut, il faut noter que les transferts ou dérivations illustrés
par les exemples ci-dessus ont la plupart du temps eu lieu dès
le latin ou le grec, et la langue romane en a assimilé beaucoup
avant d'en inventer elle-même. Ceci implique qu'il est parfois
difficile de décider si l'on se trouve devant un déverbal
ou un dénominatif.
Nous touchons ici à des
questions fondamentales : qui vient en premier ? Dénomination
de chose ou verbalisation
de l'acte,
nom ou verbe, notation ou action ?
Par
ailleurs, certains cas frisent l'ahurissement : si sonner peut
bien être
en effet
le dénominatif
de son, il est
fort
probable
que sonnette
est quant à lui le déverbal de sonner. Dans ce
couloir étroit
du temps de la langue, il est difficile de distinguer
comment les portes se sont ouvertes, quels courants d'air ont
fait voler les papiers d'une pièce à l'autre.
Il
va sans dire que notre revue, compte-tenu de sa
profession, est plus intéressée par le dénominatif,
ou désubstantival, que le déverbal. Nous
proposerons ainsi les quelques dérivations suivantes à titre
d'exemples, tout
en évitant certaines aberrations contemporaines,
telles que auditionner ou solutionner.
Néologismes dénominatifs
Oiseller :
intransitif; se comporter comme un oiseau. Une charmante
alternative à papillonner.
Cette
demoiselle oiselle, ombrelle au bras, de branche en branche.
Note - Ce verbe n'est pas à confondre avec oiseler : piéger de petits oiseaux.
.
Taxir : intransitif, 3e groupe; se rendre à une destination par
taxi. Un tel verbe permet évidemment d'éviter des
locutions telles que prendre un taxi etc.
Une
série peut d'ailleurs être utilement dérivée sur ce modèle
: buser,
avioner, trainir (ce dernier au 2e groupe,
afin de le distinguer de traîner).
.
Conger :
transitif; prendre des vacances, partir en congé.
Je
congerai quelques jours en août, épuisé que
je suis.
.
Se
froidir : intransitif,
pronominal, 2e groupe; se rendre malade en prenant froid.
La
pauvre petite, elle
s'est froidie à en faire exploser le thermomètre.