Même si l’on frise ici l’oxymore, les notes de LVDV qui devisent sur la vie du verbe ont le devoir d’inclure une revue de l’action verbale perfective absolue, c’est-à-dire lorsque le Verbe exprime la fin de l’existence du sujet, le procès de terminaison du soi, l’implosion du prédicat. En somme, il s’agit du suicide du verbe, sa dernière parole, l'ultime scintillation de la vie avant qu'elle ne s’évanouisse.
Le verbe mourir est un verbe hautain, qui se ramasse sur une intransivité totale, on le sent entièrement imbu de son sujet : on ne meurt pas une chose en effet, ni un être animé a fortiori. Le verbe mourir est aussi paradoxalement inchoatif (cf. LVDV Vol.17), pointant vers un devenir certes mais qui n’est autre que celui de la fin. Le segment il meurt par exemple, est en fait une illusion ingressive qui signifie : la vie se retire de lui. Il s’agit donc d’un accomplissement à rebours, non pas dirigé vers un épanouissement, mais vers un flétrissement, un étiolement sans fin. Blanchot décrit parfaitement l'effet :
Seul demeure le sentiment de légèreté qui est la mort même ou, pour le dire plus précisément, l'instant de ma mort désormais toujours en instance. (M. Blanchot, L'instant de ma mort, 1994)
Quant à il est mort, ce segment est ambigu : lu au présent comme copule et adjectif participial, il enregistre un état qui se situe déjà dans l’accompli : il n’est plus. Lu au passé, l’auxiliaire et le participe doivent alors se trouver renforcés par un circonstanciel de temps pour exprimer l’achevé : il est mort ce matin. Enfin, des segments tels que je suis mort, je mourais, j’étais mort, sont confinés à des usages tropiques, ils sont proprement inexprimables.
Le verbe mourir peut être substitué par de nombreux autres verbes, exprimant un euphémisme ou non : passer, trépasser, décéder, disparaître, s’éteindre, succomber, périr, expirer, partir, s’en aller. Ainsi que des locutions verbales : être emporté, cesser de vivre, terminer ses jours, perdre la vie, quitter le monde, rendre l’âme, son dernier soupir etc. La langue populaire, comme il faut s’y attendre, est infiniment riche et caustique sur le sujet : crever, claquer, caner, claboter, clamecer, capahuter, déralinguer (marine), y rester, rester sur le carreau, casser sa pipe, passer l’arme à gauche (militaire), rendre son billet, avaler sa chique, son extrait de naissance, se faire tailler un costume en sapin etc.
Tous ces verbes ont en commun une certaine passivité du sujet, qui subit l’action, une action de négation en l'occurrence. Cependant, il existe une marge pour une renaissance, même temporaire, du sujet, dans laquelle il peut ainsi se réapproprier sa fin : il s’agit du verbe se suicider. La première chose qui frappe dans ce verbe, c’est la redondance intrinsèque qu’il contient, si l‘on se réfère à son étymologie : caedere, tuer et sui, soi. On peut dès lors s’interroger sur la pertinence de sa forme pronominale réfléchie : se suicider signifie littéralement tuer soi-même son soi. Ainsi, une séquence inexprimable telle que je me suis suicidé pourrait se traduire par j’ai tué moi-même mon moi.
Ceci nous conduit à proposer logiquement que le verbe se suicider, contrairement à mourir, est transitif, puisqu'il s'agit de l’action du sujet sur le sujet anaphorique, du je sur le moi. Le verbe se suicider est au sommet d’un axe de substitution qui n’a rien à envier au verbe mourir, c’est ainsi qu’il est possible de recenser : se donner la mort, se détruire, se trucider (fam.), se tuer, se supprimer. Mais c’est surtout dans ses formes instrumentales (le verbe exprimant le moyen), qu’on rencontre la plus grande variété : se jeter à l’eau, se barbiturer, se défenestrer (LVDV propose ici un néologisme : se débalconner), s’ouvrir les veines, se gazer, se pendre, s’immoler.
Il existe aussi un pérégrinisme verbal factitif : se faire hara kiri (les japonisants pointilleux préfèreront seppuku). De manière assez surprenante, on note que la langue familière n’est pas très loquace sur le sujet, n’offrant que quelques locutions : se brûler la cervelle, se faire sauter le caisson, se flinguer, se zigouiller. Enfin, il est utile de signaler qu’il existe au moins deux formes non pronominales substituables à se suicider, qui sont toutefois réajustées par l'inclusion d'un adjectif possessif : mettre fin à sa vie, attenter à ses jours.