Un verbe néologique à l'état naissant, assorti de la date, incontestable, de sa première occurrence écrite, c'est une gourmandise rare.
L'un des plus savoureux, à tous égards, c'est à mon sens fragnoler. Il nous fait revivre l’« affaire de Tarnac », une ténébreuse histoire de prétendus sabotages de voies ferrées, attribués à quelques trublions de l’« ultra-gauche ». Yldune Lévy, modeste étudiante et, à ses moments perdus, épicière à Tarnac, est mise en examen et passe quelques semaines à l’ombre. Enfin libérée, avec quelques-uns de ses co-inculpés, elle commente dans Le Monde du 21-22 juin 2009 les conditions de cette libération :
« On nous libère en prétextant qu’il n’y a pas de “risque de concertation frauduleuse” pour ensuite nous interdire de nous voir et nous exiler ici ou là, loin de Tarnac. On autorise un mariage tout en en faisant savamment fuiter le lieu et la date. On fragnole, à coup sûr, mais pas seulement ».
Le sens du verbe ? Il reste assez mystérieux. Est-il suffisamment éclairé par la note qu’Yldune lui consacre ? Voyons :
« Il manque assurément au vocabulaire français un verbe pour désigner la passion que met un assis à rendre, par mille manœuvres minuscules, la vie impossible aux autres. Je propose pour combler cette lacune à l’édition 2011 du Petit Robert le verbe “fragnoler” d’où découlent probablement le substantif “fragnolage”, l’adjectif “fragnolesque” et l’expression argotique “T’es fragno” dont l’usage est attesté et ne cesse de se répandre ».
Tout est clair, dans cet excellent commentaire. Jusqu’à l’étymologie du verbe et de ses comparses : ils sont visiblement formés sur le nom de l’« assis » qui s’est rendu coupable de fragnolage. Pour d’évidentes raisons de prudence, il n’est pas cité dans l’article. Et il faut aller le chercher dans la presse, écrite ou informatique. C’est celui du juge d’instruction chargé de l’affaire, Thierry Fragnoli. C’est sans doute grâce au verbe fragnoler – si toutefois il survit – que le nom de ce petit juge entrera dans l’histoire…
Michel Arrivé
copyright-2009
*Une réédition de cet ouvrage, considérablement augmentée, est en cours dans la collection « Le français retrouvé », chez Belin.