« Nous ne pouvons accepter que des musulmans dé-jeûnent publiquement »
Qu’on ne s’y trompe pas : dé-jeûner, ce n’est pas déjeuner. Même si c’est en déjeunant qu’on peut dé-jeûner. C’est ce dont ont fait l’expérience quelques jeunes Marocains et Marocaines, le 13 septembre 2009. Ils avaient organisé « un pique-nique symbolique », vers midi, dans une forêt, à deux pas de la petite ville de Mohammedia, à mi-chemin entre Rabat et Casablanca. « Symbolique » ce pique-nique ? Pourquoi ? Parce qu’il se situait en plein ramadan. Pique-niquer, ou déjeuner, c’était aussi, c’était surtout, dé-jeûner, c’est-à-dire rompre le jeûne du ramadan. Le rompre de façon affichée. Mustapha Ramid, chef du groupe parlementaire du Parti Marocain de la justice et du développement, fait connaître solennellement sa réprobation, et l’interdiction qu’elle entraîne, dans Le Monde du 20-21 juin 2009 : « Nous ne pouvons accepter que des musulmans dé-jeûnent publiquement ».
La formation du verbe – et du nom dé-jeûneur qu’il a généré immédiatement – est transparente : sur le modèle du verbe arabe correspondant, il est formé par la préfixation en dé- du verbe jeûner, et signifie donc, de façon transparente, « rompre le jeûne ». Pratique tolérée, au Maroc, tant qu’elle reste cantonnée dans le domaine privé. Mais interdite dès qu’elle s’affiche de façon ostentatoire : c’est ce dont on fait l’expérience nos jeunes Marocains, qui ont à peine eu le temps de goûter leurs sandwiches avant d’être embastillés…
Dé-jeûner, on le voit, ne se confond pas avec déjeuner. L’orthographe nous le rappelle, doublement, par le trait d’union qui isole le préfixe, et l’accent circonflexe qui rappelle le verbe jeûner. Mais si l’on remonte de quelques siècles dans l’histoire, on s’avise que déjeuner, ce fut aussi, étymologiquement, « rompre le jeûne » : car déjeuner n’est que le résultat de l’évolution de disjejunare, qui signifiait, littéralement, « cesser de jeûner ».
Michel Arrivé
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